Patrick Trannoy : “L’O.M.C. et l’U.E. contre l’agriculture française”
Mardi 17 novembre 2009 | >
Conseil National du MRC – 15 novembre 2009 - Intervention de Patrick TRANNOY
Chers camarades,
Permettez-moi de partager avec vous une inquiétude sur l’avenir de notre agriculture, et plus largement de notre pays rural. Le MRC y réfléchit et milite sur ce terrain, grâce à notre Secrétaire National Michel SORIN, que je salue et remercie, et à toutes celles et ceux qui portent nos couleurs dans les campagnes (sans jeu de mot !). Un colloque de Res Publica sur l’avenir de la PAC, riche d’enseignements, fut également organisé en juin 2006, et une table ronde en juin 2008.
Depuis, la situation s’est encore aggravée. En juillet 2008, l’Union Européenne annonçait, dans le cadre des discussions du cycle de Doha, son intention de diminuer de 60% ses droits de douane sur les produits agricoles. Ceux-ci, rappelons-nous, ont déjà connu une baisse de 36% ces dernières années, en application des accords du cycle de l’Uruguay. Combinées, ces mesures équivaudraient à la destruction consentie, à l’horizon 2013-2015, de plus des trois quarts de nos protections commerciales dans le secteur agricole. Pour l’heure, l’opposition de l’Inde et des Etats-Unis a permis de faire échec à cette nouvelle étape de libéralisation, mais la menace reste imminente : la technostructure européenne se prépare à faire tendre l’Union vers la protection zéro de son marché agricole.
Nos agriculteurs connaissent déjà la concurrence internationale : nos maraîchers subissent celle des tomates du Sénégal ou des fraises d’Ethiopie, et même des pommes chiliennes ou australiennes, dont je vous laisse imaginer la fraîcheur lorsqu’elles arrivent sur nos étals ! Nos éleveurs ovins, pour prendre un exemple qui compte, dans tout le centre de la France, le Sud Est, et les Pyrénées, subissent la concurrence terrible du shield néo-zélandais, vendu non seulement congelé, mais “frais”, importé sous « atmosphère contrôlée », et transporté par avion, sans aucune traçabilité ! Les éleveurs bovins ne sont pas épargnés, par la concurrence brésilienne notamment.
Si nous n’y faisons pas barrage, la fuite en avant dans la libéralisation du commerce agricole, n’en doutons pas, aura pour conséquence directe la disparition de la plupart de nos exploitations agricoles. L’Union Européenne perd déjà, chaque jour, selon une tendance établie par l’INSEE entre 1990 et 2003, quelque 400 exploitations agricoles. Entre 2003 et 2008, la France a perdu 80 exploitations agricoles par jour. Cette tendance ne fait que s’aggraver, et nous savons ce qu’il en serait dans un marché qui, demain, aurait perdu toute protection.
L’ouverture des frontières n’est pas la seule cause de l’effondrement des cours agricoles. L’augmentation des quotas laitiers de 1% par an depuis 2003, et leur disparition prévue fin 2014, aura raison d’une bonne part des 90.000 exploitations laitières de France. L’hécatombe a commencé : en Corrèze, nous avions 500 exploitations laitières il y a cinq ans. La moitié ont disparu depuis.
Les bénéficiaires de cette baisse des cours ne sont pas à chercher du côté des consommateurs ; ni seulement de la grande distribution ; mais aussi des actionnaires des grandes industries agroalimentaires, qui sont, souvent, en situation d’acheteurs oligopsonistiques. C’est flagrant dans le secteur du lait, avec le duopsone Lactalis et Sodiaal. La baisse des cours n’est pas perdue pour la famille Besnier, qui contrôle Lactalis à 100% !
Le paysan s’appauvrit, mais pas le distributeur, ni l’actionnaire industriel. Ni d’ailleurs le banquier : qu’on songe aux excellents résultats financiers du Crédit Agricole. Hélas, si elle a jamais cessé d’être actuelle, cette envolée de Jaurès, dans son discours de l’été 1897, sonne juste aujourd’hui : « c’est vers le financier gaspilleur, vers le bourgeois taquin et avare que va (…) la richesse des champs, des vignes et des bois. »
Bien sûr, l’effondrement des cours agricoles (une quasi division par deux en 25 ans !) n’est pas compensé par une augmentation des aides directes de la Politique Agricole Commune. Au contraire, outre le découplage des aides et de la production depuis 2003, sous prétexte de favoriser la qualité plutôt que la quantité, la PAC a dû, à budget constant, absorber les nouveaux entrants de l’Europe à 27. Il n’est pas question pour l’Union Européenne d’accroître les aides directes aux paysans français (10 Milliards en 2008), un coût que Tony Blair, qui prétend à la présidence de l’UE, fustigeait encore naguère, en tant que Premier Ministre britannique. Pourtant, cette manne n’est pas si colossale, si l’on veut bien la comparer, par exemple, aux bénéfices de Total : 13,8 Milliards d’Euros en 2008 !
Face aux lourdes difficultés du monde paysan, l’agence Reuters nous a révélé, le 6 novembre dernier, que l’Elysée, par la voix de Christophe Malvezin, a osé proposer aux producteurs de fruits et légumes de diminuer leurs coûts de production en faisant venir des ressortissants d’Europe de l’Est payés au même tarif que dans leur pays. On retrouve le « principe du pays d’origine » de la directive Bolkestein…
Vous l’aurez compris, chers camarades, nos paysans sont donc en péril ; dans ce contexte, ils n’ont que faire de savoir si, oui ou non, « la terre fait partie de l’identité nationale », puisqu’ils vont devoir la laisser en jachère ! Parlons de la terre, parlons de la France : c’est notre indépendance alimentaire qui est en cause ; c’est aussi l’aménagement de notre espace rural.
La question de la ruralité française se pose avec d’autant plus d’acuité, que le libéralisme n’étouffe pas seulement notre agriculture. Les fermetures de bureaux de poste (la moitié serait condamnée par l’évolution marchande de ce service public), la RGPP qui s’accompagne d’un abandon administratif des campagnes, dévitalisent la France rurale.
Or, plus d’un Français sur quatre vit en zone rurale. L’accroissement démographique rural, après une certaine atonie dans les années 1990, est à nouveau entré en phase dynamique dans les années 2000. Il y a donc là un potentiel, un gisement de développement, quantitatif et qualitatif, dont notre économie et notre société ont besoin.
Le MRC inclut, et je m’en réjouis, dans son combat global contre la mondialisation néo-libérale, la défense de notre agriculture et de nos zones rurales. Il s’agit là d’un enjeu d’intérêt général, et pas seulement d’une main tendue à des électeurs souvent orphelins du chiraquisme.
Nous devons militer pour que, au cœur du programme de salut public que nous proposons à la France, figure un sursaut de protection du marché agricole européen, le développement de filières de qualité, la planification des productions, des accords de co-développement en faveur des agricultures vivrières des pays du Sud, et, parallèlement, le maillage, en administrations et en infrastructures de transports et de communication, des territoires ruraux – 80% de l’espace français - qui sont autant de gisements d’avenir.

